BEMBA « Mon vrai nom est Bemba. Bemba Nkere Tony. Je ne suis pas burundais. Je suis congolais. Mon père vit en Afrique du Sud. Ma mère est décédée en 2003. Diabète. J’ai une petite sœur, Anny ».
Moins de 25 degré. Le ciel noir. Il allait surement pleuvoir. Keza se retirait un peu de mes bras et se retournait vers moi. Comme si ce que je venais de dire était en arabe. «Nziza n’est plus.
Demain, à l’aube, je te ramène chez toi. Tu n’as pas trouvé celui que tu cherchais ». « Tu peux changer de nom. Tu peux même changer de parents. Pour moi, tu restes la même personne. Je ne t’ai pas
couru après toute cette journée pour me faire pardonner ». « Et pourquoi alors » ? Je m’attendais à ce qu’elle prononce la phrase que j’attendais d’elle depuis l’éternité. Elle a reposé sa tête sur
ma poitrine. Simplement. Je me demandais pourquoi elle restait là avec moi. Je ne comprenais pas pourquoi elle m’avait suivi. Elle tripotait des mèches de sa roussie chevelure. Tranquillement. «
D’accord ! De toutes les façons, je te ramène chez toi demain matin ». Elle m’avait déjà assez cassé les couilles rien que cette soirée. Si ce qui lui servait de frère apprenait qu’elle était avec
moi, je serais dans la merde. Et tout mon plan avec. Elle ne cessait de me reposer la même question, elle voulait savoir pourquoi j’étais assis sur ce trottoir au lieu d’aller simplement chez moi.
« Tu sais ? Je ne suis pas amoureuse de toi ! Tu te fais des illusions. Tu penses que je t’ai suivi jusqu’ici parce que je suis amoureuse de toi. » J’étais déjà très énervé. Je ne l’écoutais plus.
« C’est vrai que j’admire ce que tu es, qui tu es. J’aime quand tu me racontes des histoires, quand tu me fais rire, etc. Mais cela ne veut rien dire. J’admire ton courage, ta détermination. Je
crois que tu iras loin dans ta vie. Tu es un baobab. Tu n’as pas besoin d’épaule de géant pour grimper dessus. Tu vois loin. J’aimais bien mon boy Nziza rebaptisé Bemba depuis un instant, c’était
un type bien. » Elle a relevé la tête encore une fois et m’a regardé droit dans les yeux. Durant son bref silence, j’entendais la ville endormie ronfler : bruits de moteur au loin, rythmes de basse
et de grosse caisse volant de Archipel, une boite de nuit un peu loin, jusqu’à mes oreilles, petits cris d’insectes autour de nous, etc. L’ambiance était joliment romantique. Mais moins dans notre
contexte. « Je suis une petite fille aux idées parfois drôles et maladroites, pour te dire que je ne suis pas une parfaite. J’en suis même loin. Mais comme beaucoup, je souhaite marcher sur le
droit chemin. Je ne sais pas ce qu’il faut faire de plus lorsqu’il s’agit d’exprimer ce que l’on ressent pour une personne. Je ne veux pas me répéter. » Je ne comprenais rien. C’est le fait de ne
rien comprendre qui me faisait justement peur. Peur qu’elle eut considéré ce discours comme un premier pas. Elle m’abandonnait à mes questionnements en s’installant confortablement et en
s’entourant de mes bras. Que voulait-elle dire par ces déclarations ? Evidemment, je souhaitais qu’elle voulût dire simplement qu’elle m’aimait. Même dans ce cas, je réalisais que ce ne serait pas
une situation aussi ingénument béate que je me le souhaitais. Je plongeais de plus en plus profond dans ma réflexion lorsqu’elle a troublé ma concentration. Pour juste me dire : « bonne nuit Nzinza
! Ne me réveille pas avant six heures du matin demain. » En disant cela et surtout si innocemment, j’ai eu d’abord le pressentiment que je poursuivais le mauvais gibier. La femme de ma vie ne
dirait jamais cela dans notre contexte. J’étais tellement déçu que je ne me suis pas retenu de m’énerver en lui criant dans les oreilles : « quoi ? Je te réveille demain à cinq heures ! Je te
ramène chez toi pendant qu’il fait encore noir. » Personne ne devrait nous voir ensemble, elle et moi. N’importe qui me reconnaîtrait dans la rue. Elle se taisait pour me faire croire qu’elle
sommeillait. Moi je manquais de sommeil. Des moustiques me cassaient les oreilles. Je préférais qu’ils me piquent au lieu de donner ces concerts autour de mes oreilles. Je ne pouvais pas les
écraser parce que je réveillerais Keza en essayant de retirer mes bras. Et même si j’y parvenais les claquements de mains la réveilleraient. Elle portait mon pull. Mes bras étaient nus, exposés au
froid. J’imaginais que des gens dormaient, insoucieux, dans leurs lits chauds derrière les fenêtres luminescentes que j’apercevais au loin sur les collines kiriri, mutanga, et consorts. Le quartier
juste avant kiriri, invisible à partir de la ville, s’appelait Rohero et c’était le mien. Je pensais à Anny. A tout ce qu’elle me racontait quelques jours plus tôt. « Ma devise à moi c’est toujours
parfaite ! Tu sais pourquoi ? Je vais te le dire. Aujourd’hui je dois t’avouer des trucs : je ne suis pas toujours contre le public et les regards des gens. J’aime quand j’ai raison parce que
quelqu’un dira un jour, Anny l’avait dit ! J’aime qu’on me dise que je suis bien habillée quand je le pense aussi. Je me sens alors fière de moi, fière de mon choix. Par contre, lorsqu’on me dit
que je suis jolie, que je suis très belle, cela me fait sourire mais je me dis : « eh Anny, que cela ne t’enorgueillisse pas ! » .Je préfère qu’on me dise que je suis gentille, généreuse, … » Un
petit garçon d’environ quatorze ans passant devant nous, me retirait de mes pensées. Il me demandait des allumettes. Une cigarette entre les lèvres. Il parlait Swahili. Je lui ai répondu en swahili
aussi : « je n’ai pas d’allumettes, grand frère ! Je ne fume pas ». Je ne voulais pas discuter longtemps avec lui de peur qu’il ne se rende compte que j’étais nouveau dans le coin. Keza se
retournait de temps en temps dans mes bras. Elle gémissait par moments comme si quelque chose lui faisait mal. Je commençais à avoir peur de sommeiller. Je n’avais pas de montre. Je me repassais
alors tout le film de ma vie passée dans ma tête. C’est quand on est seul devant le vide qu’on se rend compte de l’absurdité de la réalité. Faire le bien et éviter le mal ainsi que toutes les
autres lois humaines, les vertus, la morale, etc. tout cela me paraissait désormais n’être que pures vanités. « Qu’est ce qui est bien et qu’est ce qui est mal ? Frapper quelqu’un qui nous le
demande, est ce faire du mal ? Forcer un enfant à manger son repas contre sa volonté, est ce faire du bien ? », m’interrogeais-je. Je concluais que tout était dans la volonté de faire. Ainsi,
j’affranchissais les fornicateurs par exemple. Du moment que la volonté est chez l’homme et chez la femme, il n y a pas de péché parce que personne n’en souffre. A part, peut-être, des parents
hyper protecteurs. Ce qui n’est pas le cas pour des personnes qui commettent l’adultère par exemple. J’ai conclu que tout était, au final, dans la volonté et l’effet. Je pensais à mon père. Je
réalisais que c’était l’homme qui m’avait fabriqué. Il était mon auteur dans tous les sens du terme. Il était devenu père et mère pour Anny et moi après la mort de notre mère. Il m’avait toujours
compris, même quand j’avais tort. Par orgueil, je m’éloignais de lui, par moment ; je me disais : « je peux le faire tout seul » ! Mais quand je me retrouvait dans l’impasse, il était là pour me
rediriger. Je réalisais que je n’avais pas d’autre héros à part lui, mais lui ne s’en était peut-être jamais rendu compte. Parce que je commettais la plupart de mes fautes loin de lui. Un taxi nous
éclairait. Je couvrais mon visage. Qui saurait si une fille de ma faculté se trouvait dans cette voiture et qu’elle me reconnaissait ? Tout le monde ronflait autour de moi. Des gens parmi lesquels
je reconnaissais certains. Les handicapés qui font la manche au marché central tous les jours, les petits maibobo qui, eux, ne me reconnaissaient pas, heureusement. Les bruits qu’ils émettaient
devenaient de plus en plus perceptibles. La ville s’endormait. Des lumières s’éteignaient. Les passages des voitures s’espaçaient dans le temps. J’avais de plus en plus peur. Pour Keza et pour
moi-même. Mais en même temps, je me disais que je ne serais pas seul si un malheur venait à surgir. Je commençais, avec fortes hésitations, à remettre en cause ce scénario que j’avais moi-même
monté et dans lequel je tenais, malgré moi, le premier rôle. Je me disais que je devrais peut-être réveiller Keza, arrêter un taxi et rentrer chez moi avec elle. Je n’avais pas encore pris cette
décision quand une goutte d’eau me tombait sur la jambe droite. Entre le bout de mon pantalon et ma bottine. Une autre sur le crâne et une autre encore. « Eh ! Keza ! Keza ! Réveille-toi ! » Elle
se tordait tranquillement. Je la secouais. « Eh ! Il va pleuvoir ! Il pleut même déjà ! » Comme réagirait une gamine de 12 ans, elle m’a demandé : « on va où alors » ? Je l’aidais à se lever. Je ne
savais pas lui répondre. Un de nos voisins s’était réveillé à cause de notre dérangement. « Qu’est ce qui se passe ? » Il parlait kirundi. Dans le ton de sa voix j’ai senti l’odeur de songo. J’ai
pris Keza et nous sommes partis sans lui répondre. De toutes les façons, je ne saurais rien lui dire, je ne parlais pas kirundi. Cela aurait suscité des suspicions. En plus, il n’avait qu’à rester
là et dans les dix minutes qui suivraient, il comprendrait pourquoi nous étions partis. Keza s’appuyait sur mon corps pour marcher. Elle sommeillait même peut-être. Je la traînais presque. Je
n’apercevais aucun abri dans les environs. Nous avions marché pendant quelques minutes. Les gouttes se multipliaient et s’alourdissaient. Je sentais des coquilles d’escargot s’écraser sous ma
semelle. C’était quand même des vies que je détruisais. Ces escargots couraient aussi, peut-être, pour s’abriter quelque part. « Mais pourquoi choisissent-ils la nuit où personne ne les voit pour
se promener ? », m’interrogé-je. Nous étions déjà à la place de l’indépendance. Plus de quatre directions s’étalaient ironiquement devant nous. En plus de celle derrière nous. Derrière moi, parce
que Son Altesse faisait semblant de dormir, sa tête reposée sur mon épaule gauche. Je n’avais plus le temps de réfléchir. J’ai alors décidé d’avancer tout droit devant moi. Pas de virage. Ni à
droite, ni à gauche. Dans l’idée que devant moi c’était Buyenzi et Bwiza et q’une fois dans ces quartiers pauvres, je pourrais éventuellement toquer à une porte. Nous n’avions même pas encore
atteint le boulevard de l’UPRONA lorsque j’ai entendu un bruit sourd qui s’approchait tel un énorme typhon de Chine. Une bourrasque subite nous a même fait vaciller en décoiffant Keza en une
seconde. Ce qui l’a réveillé. Elle s’affolait. « Qu’est ce qui se passe, Nzinza ? Où tu m’emmènes là ? On est où ici ? » Je me suis contenté de bafouiller : « je n’ai pas vu de Nziza dans les
parages ! Il n y a que toi et moi ! » Je trouvais que continuer à la vitesse de Keza signifiait décider de se mouiller et encore plus grave peut-être. Sans demander son avis, j’ai passé mon bras
droit sous ses fesses et mon bras gauche sous son aisselle et derrière son dos. Je l’ai transporté en courant mais je ne pouvais plus foncer sur buyenzi, ce devenait trop loin. J’ai alors décidé de
virer à droite en prenant le Boulevard de l’UPRONA. Je me disais qu’à Havana on ne refuserait pas à un pauvre sans abri de s’abriter. Au moins le temps que la tornade fut passée. Je n’avais même
pas fini d’y penser qu’une idée m’est venue : « et si tu y rencontrais tes amis ? Qui, depuis tout ce temps que tu joues à l’idiot avec cette fille, ne cessent de retourner pierre après pierre
entrain de te chercher » ? A cette idée, j’ai ralenti ma course. Keza pesait trop lourd aussi. Nous étions déjà tout trempés. Comme par un miracle, j’ai aperçu une véranda à deux cent mètres. Mais
elle était occupée par des messieurs qui fumaient tranquillement. Je me suis alors dit que ce n’était peut-être pas une bonne idée, y amener keza. « Qui sait ? Ils ont peut-être des poignards ou
des 9millimètres ou n’importe quel truc méchant dans leurs poches. Les gentils garçons sont sagement au lit dans leurs maisons maintenant » ! Je me suis rendu compte que Keza ne parlait plus depuis
des longues minutes. J’ai imaginé qu’elle se disait certainement : « tu es garçon, et bien, débrouille- toi pour nous tirer d’ici. » Non, elle compatissait. Elle m’a avoué plus tard qu’elle
pleurait. C’était quand même par sa faute que nous nous retrouvions dans ce superbe pétrin. Si elle ne m’avait pas suivi, je me serais débrouillé mieux seul. Mais je la consolais en reconnaissant
que si je ne m’étais pas introduit dans sa vie en me faisant son domestique, rien de tout cela ne serait arrivé. Elle m’a alors promis que notre amitié serait sacrée à jamais. Le moment était si
solennel que nous avions oublié qu’il pleuvait des hallebardes. Nous étions tous les deux trempés jusqu’aux sous vêtements. Je ne me fatiguais pas de la tenir dans mes bras. Les goûtes de pluie
noyaient ses larmes. Elle m’a alors demandé, sans avoir besoin de ma réponse : « on reste là ou on s’assied quelque part » ? Je ne savais pas lui répondre. Je bougeais mes lèvres mais aucun son
n’en sortait. Je tournais ma tête vers toutes les directions en scrutant les parages. Le son des bruits de goutte mélangé à la musique de Havana et l’idée que c’était bel et bien la belle Keza,
pour qui il avait été aussi stupide et ridicule de ma part de quitter ma villa et ma vie pour la suivre, que je tenais dans mes bras, me donnaient une sensation de quiétude, de béatitude,
d’euphorie. J’étais satisfait rien qu’en consommant la seule partie d’elle qu’elle m’offrait. Je me sentais tellement extasié que je ne l’entendais plus. Il lui a fallu se démener pour poser ses
pieds sur le sol et me traîner vers un petit abri qu’elle venait de découvrir derrière nous. Je n’avais plus envie de quoi que ce soit. « Mais pourquoi on s’abrite ? On est déjà trempés » ! Elle
m’a répondu sans me lâcher la main : « Tu veux retourner sous la pluie ? Vas-y ! » Elle le disait sans me lâcher le bras. Nous nous sommes glissés entre deux bâtiments. L’espace était si petit
qu’il fallait marcher l’un après l’autre. Nous nous sommes arrêtés presque au milieu de cette gorge. Elle avait peur de continuer jusqu’au fond. Pas plus que moi. Il faisait tellement noir dedans.
Cependant, tout était calme. On était à l’abri de la pluie et des curieux. Mais peut-être pas des fumeurs de la véranda en diagonale qui nous avaient peut-être vus nous faufiler. Nous nous sommes
assis. Mais le sol était très inconfortable. Il était fait de grosses pierres aux surfaces parfois pas très rondes. Et comme la nature avait, bien avant nous, mal partagé les rôles des uns et des
autres, il me revenait à moi de poser mes fesses sur les pierres et à mademoiselle de poser les siennes où elle voudrait sur mon corps. Ce qui fût fait ! Béni NKOMERWA